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Lorsque mes amis cinéphiles qui hantent mes pages vont découvrir que j’ai placé Delphine Seyrig parmi mes étoiles filantes, ils vont se mettre à hurler et me vouer aux enfers! Comment? Delphine Seyrig, la référence intellectuelle du cinéma? La blonde pensante des écrans, une étoile filante?

Comment est-ce que j’ose?

Et bien j’ose, tout simplement.

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Parce que tout d’abord Delphine Seyrig n’eut jamais la moindre envie d’être une star et ne fit rien pour. Elle était une actrice, certes et à ce titre elle préférait jouer une pièce qui l’intéressait trois soirs à Conflan plutôt que de signer chez MGM pour un remake de « Ma Soeur est du Tonnerre »!

Delphine Seyrig défendait plus ses convictions et ses positions féministes et syndicalistes que son prestige.

Et rien ne vieillit plus vite que les convictions, plus rien ne s’oublie mieux que les prises de position. Tout simplement parce que le temps passe, les choses changent et s’oublient. Les combats filmés de Delphine nous laissent aujourd’hui plus un regret de n’avoir pas su profiter mieux de cet éblouissant talent, de cette femme si belle et qui savait être si drôle. Le réel intérêt de Delphine pour des problèmes qui ont donné la couleur de son temps mais ne sont plus du nôtre la rend un peu floue à nos souvenirs pourtant admiratifs.

Et puis d’ailleurs, si Delphine était encore parmi nous et que j’aie eu le bonheur de lui dire que je préparais ce modeste article, je sais pertinament ce qu’elle m’aurait répondu: « Vous voulez écrire sur moi? Mais celà n’a aucun intérêt! Ecrivez donc sur le voisin d’en face qui croupit dans l’indifférence et l’anonymat, ce sera certainement plus intéressant, ce que vous devez savoir de moi je vous l’ai montré au cinéma ou au théâtre et celà doit vous suffire! »

Oui, c’est ce qu’elle m’aurait dit, car c’est ce qu’elle disait à tout le monde!

 

Bien que d’origine alsacienne, c’est à Beyrouth, au Liban que Delphine Claire Berliane Seyrig vient au monde le 10 Avril 1932.

Son père, Henri Seyrig est alors le directeur général des antiquités de Syrie et du Liban depuis 1929. Sa mère, Hermine de Saussure fut navigatrice avant son mariage.

J’ignore à quel moment Delphine revint en France, mais ce fut pour se retrouver interne au collège cévenol d’où elle sortira en 1950 avec chevillée au corps la ferme intention de devenir comédienne. Elle suivit donc des cours qui n’existent plus aujourd’hui, l’EJD: « L’Education par le Jeu Dramatique » et c’est là qu’elle rencontrera Roger Blin qu’elle considèrera comme son mentor. Elle suivra les cours avec assiduité mais mettra quand même 3 ans avant de décrocher un petit rôle au théâtre, un théâtre qui lui non plus n’existe plus, le « Quartier Latin ».

Se sentant sur scène dans son élément, Delphine rêve d’emboîter les pas de Jeanne Moreau et de Geneviève Page. Elle se présente au TNP dans l’espoir fou de devenir la partenaire de Gérard Philipe. Malheureusement, on lui trouva les dents de travers et une voix difficilement supportable, elle ne fut pas retenue.

Ce fut la première et la dernière fois de sa vie qu’elle sollicita quelque chose! Plus tard elle avouera « Je ne demande jamais rien, je ne sollicite personne, lorsqu’il y a eu un véritable trou dans ma carrière avant « Marienbad », je suis restée stoïquement assise sur ma chaise en attendant que le téléphone sonne j’aurais pu rester comme ça, figée jusqu’à la nuit des temps! »

Mais en attendant, échaudée par le TNP, elle change radicalement d’option et s’embarque vers l’Amérique s’inscrire aux cours du célèbre Actor’s Studio ».

C’est là qu’elle fera non seulement ses débuts au cinéma en 1958 dans « Pull My Daisy », un court métrage, il est vrai, mais rencontrera son mari, un peintre américain, qui sera également le père de son fils.

Et si Delphine me lisait elle s’exclamerait « Mais comment savez-vous ça? »

Je sais même, lui répondrais-je, chère Delphine que vous dérochâtes enfin un casting qui vous intéressait alors que vous étiez enceinte jusqu’aux yeux. Etat que vous dissimulâtes dans de savants bandages pour vous présenter , d’ailleurs sans succès, à l’audition

Mais continuons…

Delphine revint en France, avec son fils mais sans son mari. Elle avait mâtiné sa voix chantante d’un nouvel accent américain qui mixé avec ses intonations libanaises fascinera dorénavant tous ceux qui l’entendront. Dès son retour elle joue du Tourgueniev au théâtre de l’Atelier, c’est là qu’un soir Alain Resnais vient la voir, et, séduit, lui propose le premier rôle féminin du film qu’il prépare: »L’Année Dernière à Marienbad ».

Le film fut très beau, Delphine sublime et considérée comme une véritable révélation. Elle devint immédiatement célèbre et classée parmi les grandes intellectuelles du cinéma avec Emmanuelle Riva ou Jeanne Moreau.

Car si « L’Année Dernière à Marienbad » fut un film dont tout le monde parla, souvent à tort et à travers d’ailleurs, c’est parce que tout le monde savait qu’il était ennuyeux à mourir. On ne trouvait guère de spectacle plus soporifique à part sans doute chez Antonioni ou Godard. La réputation du film à ce propos était telle, qu’il devint une blague récurrente et faillit passer dans le language populaire comme un synonyme de »Mortel Ennui ».

Dephine n’en eut cure, elle enchaîna avec allégresse et durant dix ans une farandole ininterrompue de films dont bien peu, hélas, trouvèrent un écho même mimime auprès du public. A part sans doute le magnifique « Baisers Volés », très estampillé « Nouvelle Vague » quand même, et le mythique « Peau d’Ane » de Jacques Demy où en marraine la fée de Catherine Deneuve elle impreigne les mémoires et les imaginations à jamais.

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Peau d’Âne

Personnage qui pour être le plus célèbre de sa carrière ne résonna que peu chez Delphine Seyrig qui déclara avoir trouvé son travail sur le film de Demy « intéressant mais sans plus ». Elle déclarait d’ailleurs aussi: » Si je suis heureuse de jouer? Mais pas du tout! c’est très un travail très dur et très angoissant, que ce soit sur scène ou sur un plateau, on a toujours peur de ne pas y arriver, disons que jouer fait partie de ma vie, un peu comme de passer à table! »

Elle était donc l’égérie d’un cinéma intellectuel réservé à quelques cerveaux torturés, aimant se demander pourquoi diable on avait tourné ce film et ce qu »il voulait dire, ignorant sans doute que le scènario surréaliste du « Charme Discret de la Bourgeoisie » avait été commandé à des scènaristes parce que Bunuel n’avait « rien envie de dire » et que ces braves scènaristes en question non plus. Il ne s’agissait en fait en guise de chef d’œuvre, de quelques idées avortées pour d’autres scénarii sorties de vieux cartons et mixées avec quelques instants volés à la vie comme la scène du restaurant et du cercueil qui était vraiment arrivée à je ne sais plus qui.

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Baisers volés

Delphine fut aussi la muse filmée de Marguerite Duras qui confite dans la vanité de sa supériorité d’écrivaine estima que le cinéma n’était pas un métier bien fûté et que tout le monde savait en faire, surtout elle. Elle aligna une série de films, où elle engagea quatre fois Delphine, pour quatre immondes choses qui n’ont aucun rapport avec le cinéma, ni de près ni de loin; Quatre œuvres qui n’éveillent strictement aucun questionnement en qui que ce soit. Si ce n’est évidemment de savoir pourquoi des producteurs supposés saints d’esprits lui ont donné de l’argent à mettre au feu du bûcher de sa prétention et de son incompétence.

Lorsque Marguerite Duras prépare « Inida Song »  avec Delphine, elle déclare: Je vais faire deux films en un, celui du son et celui des images! Et à la question « Comment allez-vous faire cela, » elle répond « Je vais désynchroniser le son et les images, on verra les personnages parler, on entendra ce qu’ils disent plus tard!

Les films de Duras sont envoûtants comme une grève à la décheterie et suscitent un plaisir inégalé seulement par l’arrachage de dents sans anesthésie.

Le comble étant sans doute que lorsqu’on lui demandait pourquoi Delphine était son actrice préférée elle répondait « elle marche bien », marcher dans le sens mettre un pied devant l’autre, pas dans le sens de draîner le public vers ses films bien entendu. Delphine, quant à elle, ignorait de toute sa superbe l’échec commercial de ses films et lorsque l’on s’aventurait à lui en parler, elle avait la candeur de se piquer et de répondre d’un ton charmant mais d’un sourire agaçé: »Et bien il va falloir éduquer le public! »

En 1975 d’ailleurs elle s’ébaubit outrée dans la presse parce que le prix d’interprétation au festival de Cannes lui a échappé au profit de Valerie Perrine dans « Lenny ». Delphine Seyrig estime qu’elle était « Bien meilleure dans « Aloïse » que je ne sais qui dans je ne sais quelle chose commerciale!

Et Marguerite Duras l’infatigable lui apporta son soutien en ajoutant que non seulement il était outrageant que Delphine n’ait pas été primée, mais que la seule chose dont elle retiendrait du festival de Cannes c’était l’intérêt pour une écrivaine d’assister à un spectacle où tout était incroyablement truqué du début à la fin et de fond en comble! Tête de sa si chère amie Jeanne Moreau qui officiait cette année là en qualité de présidente du jury!

Notre blonde éthérée s’était installée dans un vaste appartement tout blanc, où seul le piano était noir, à la place des Vosges, ce qui faisait d’elle la voisine d’Annie Girardot et de Francis Blanche! Elle menait une liaison avec Sami Frey qui durera jusqu’à sa propre fin et l’actrice serait finalement connue pour ses combats acharnés de féministe et de syndicaliste plus que pour ses prestations filmées. Elle afficha toujours un mépris souverain pour le show business , mais, fait paradoxal, portera essentiellement à l’écran des robes qui auraient mieux convenu à Marilyn Monroe ou Marlène Dietrich et n’aimera rien tant que de se coiffer comme Jean Harlow soi-même!

Delphine Seyrig intellectualisait, certes, mais dans le glamour stylé, on n’est pas des boeufs!

Et puis la maladie frappa. Delphine était atteinte, jeune encore, du cancer du poumon; Elle se battit et continua crânement à travailler, rejoignant d’ailleurs Sami Frey sur scène. La souffrance altéra ses traits, elle adopta une coiffure toute en bouclettes qui n’ajoutait rien à sa beauté, Les années 80 ne lui allaient pas au teint et elle ne connaîtrait pas les années 90.

Delphine Seyrig mourait, emportée par la maladie le 15 Octobre 1990 à seulement 58 ans. Elle avait terminé un ultime film qui sortirait de manière posthume: « Johanna d’Arc of Mongolia », que personne n’alla voir, bien entendu, savait-on même qu’il existât?

Sami Frey était toujours à ses côtés et l’accompagna jusqu’à sa dernière demeure au cimetière Montparnasse.

Celine Colassin

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QUE VOIR?

1958: Pull My Daisy: Avec Allen Ginsberg

1961: L’Année Dernière à Marienbad: Avec Giorgio Albertazzi

1966: Qui Etes-Vous, Polly Maggoo?: Avec Dorothy MacGowan, Sami Frey et Jean Rochefort

1966: L’Accident: Avec Jacqueline Sassard, Dirk Bogarde, Michael York et Stanley Baker

1967: La Musica: Avec Robert Hossein et Gérard Blain

1968: Baisers Volés: Avec Jean-Pierre Léaud

1969:Mr Freedom: Avec Donald Pleasance et Jean-Claude Drouot

1970: Peau d’Âne: Avec Catherine Deneuve

1972: Le Charme Discret de la Bourgeoisie: Avec Fernando Rey, Stéphane Audran et Bulle Ogier

1973: Le Jour du Chacal: Avec Edward Fox et Terrence Alexander

1973: Le Journal d’un Suicidé: Avec Sami Frey et Marie-France Pisier

1974: The Black Windmill: Avec Michael Caine et Donald Pleasance

1974: Dites-le avec des Fleurs: Avec John Moulder Brown et Fernando Rey

1974: Le Cri du Cœur: Avec Maurice Ronet et Stéphane Audran

1975: Jeanne Dielman, 23 Quai du Commerce, 1080 Bruxelles: Avec Jacques Doniol Valcroze

1975: Aloïse: Avec Isabelle Huppert

1975: Inida Song: Avec Michael Lonsdale et Mathieu Carrière

1975: Le Jardin qui Bascule: Avec Sami Frey et Jeanne Moreau

1976: Caro Michele: Avec Mariangela Melato et Aurore Clément

1977: Je t’aime, Tu danses: Avec Rita Poelvoorde et Maurice Bejart

1977: Repérages: Avec Jean-Louis Trintignant et Léa Massari

1980: Chère Inconnue: Avec Simone Signoret et Jean Rochefort

1980: Le Chemin perdu: Avec Charles Vanel, Magali Noël et Christine Pascal

1981: Freak Orlando: Avec Magdalena Montezuma

1986: Golden Eighties: Avec Charles Denner, Lio et Fanny Cottençon

1989: Johanna d’Arc of Mongolia: Avec Badema et Lydia Billiet

 

 

 

 

6 réponses
  1. Jouvanceau
    26 septembre, 2014 | 6 h 09 min | #1

    Merci pour votre beau travail. India Song ? C’est-ce volontaire ?

    Répondre

  2. 26 septembre, 2014 | 10 h 33 min | #2

    J’avoue que j’avais oublié ce film, la carence est comblée.
    Celine

    Répondre

  3. Jean-Louis Coeuret
    7 décembre, 2014 | 20 h 58 min | #3

    Il y a aussi l’étrange film « Les lèvres rouges » (Daughters of Darkness) de Harry Kumel de 1971
    où Delphine Seyrig est terriblement envoutante et sublime.
    merci pour votre site passionnant et pour l’immense travail que cela représente.
    Cordialement.
    J-L C

    Répondre

  4. KOELY
    21 décembre, 2014 | 18 h 09 min | #5

    Merci pour ces portraits de vedettes. Ils sont très intéressants et bien documentés. Votre style est particulièrement agréable et votre analyse du « cinéma » de Marguerite Duras pleine de bon sens. Un vrai régal!
    Anne-Marie

    Répondre

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